Cartographie 2.0 et risques majeurs en France : au travail !

27 Nov, 2012

Du Sénégal aux Etats-Unis, d’Haïti au Japon, la cartographie collaborative en ligne a démontré ses atouts dans la résilience des territoires face aux catastrophes. Pourtant, la France n’a pas encore vraiment exploité toutes les potentialités de cette technologie si l’on en juge par la non-utilisation de ces outils lors des dernières catastrophes. Néanmoins, les compétences existent sur notre territoire comme le montre la communauté Open Street Map ou quelques initiatives en matière de risques majeurs encore rares. Les outils, devenus simplissimes, ne posent pourtant plus de problèmes techniques pour une adoption large des acteurs de la sécurité civile et de la population. Le problème vient plutôt du manque d’une réelle prise de conscience autour de son utilité et de la volonté des acteurs en place de créer ou supporter des communautés autour de cette question (et plus largement autour de la question des médias sociaux en gestion d’urgence – MSGU dont la cartographie collaborative fait partie).

Projets en matière de gestion de « crise » (ou « situation d’urgence » pour nos amis Québecois)

Face à une catastrophe de grande ampleur, impactant un grand nombre de personne, les services de l’Etat tout comme les collectivités locales sont débordées par la quantité de données à traiter. Le citoyen, de son côté, cherche une information locale fiable lui permettant de mieux répondre à ses préoccupations immédiates. Si les autorités ne lui fournissent pas, il aura alors tendance à s’organiser de manière collaborative et horizontale pour récolter l’information dont il a besoin et la partager.

Ainsi, lors de catastrophes, il est maintenant courant de voir des cartographies interactives réalisées sans l’aide des services des autorités dont voici quelques exemples :

  • Photos géo-localisées des dommages
  • Pharmacies ou centres de soins ouverts,
  • Points de recharge de son téléphone portable,
  • Hébergements chez les particuliers ou hôtels solidaires
  • Zones sans électricité, eau, téléphone mobile, internet…
  • Points d’accès Wifi ouvert à tous,
  • Cabines téléphoniques en état de marche
  • Stations services ouvertes
  • Points de distribution de nourriture
  • Restaurants ouverts
  • Lieux où il est encore possible de travailler
  • …….

Pour accompagner ces bonnes pratiques citoyennes, les autorités doivent prévoir, en amont de l’urgence, de partager les données spatiales de leurs plans de sauvegarde et de secours. Ainsi, la Ville de New-York, notamment suite à l’Ouragan Irène, avait décidé de partager ses données de crises (zones d’évacuation, abris sûrs, centres de secours et de soins…). Dans le cadre de sa politique d’ouverture de données numériques (opendata), un volet avait été spécialement prévu pour les situations d’urgence.

Alors qu’en France, les villes se tournent de plus en plus vers une ouverture de leurs données numériques, elles ne doivent pas oublier ce volet très important pour leur résilience aux catastrophes. Si cette mise à disposition des données géolocalisées ne se fait pas dans les conditions prévues par une politique opendata, elle peut alors se faire dans le cadre du Plan communal de sauvegarde. En effet, cet outil de gestion d’urgence des communes contient des éléments utiles à la résilience des citoyens et intégrables dans les cartographies collaboratives. Si les données peuvent changer au dernier moment, une sélection de celles qui vont être déployées sera nécessaire.

Cette politique d’ouverture des données doit se faire selon des formats standards permettant leur partage quelque soit la plateforme utilisée (KML pour les données spatialisées, PFIF pour l’échange de données sur les personnes disparues, CAP pour les données d’alerte).

Exemple de données géolocalisables utiles à la carto 2.0 en situation d’urgence

Données géolocalisées à prévoir de libérer en cas d'alerte ou de catastrophe

En état d’alerte, il peut être envisagé de montrer les zones d’aléa ou les zones d’évacuation. En état de sinistre, les zones impactées.

Projets en matière de prévention des risques majeurs

En matière de prévention des risques majeurs, la cartographie collaborative ou 2.0 présente aussi un grand intérêt qui mérite ici d’être détaillé.

A ma connaissance, les premiers à avoir utilisé la cartographie 2.0 dans les risques majeurs sont les amateurs de météorologie et cela depuis l’époque des lumières. En effet, sous l’impulsion de Benjamin Franklin et Thomas Jefferson au XVIIIème siècle aux Etats-Unis, les initiatives de récoltes de données météorologiques par des bénévoles furent encouragées par l’administration et cette tradition subsiste encore aujourd’hui dans le mouvement des Cocorah aux Etats-Unis. Cette récolte de données météorologiques permettant de dresser des cartes synoptiques (cartes de situation météo) plus fiables et d’avoir une vision fine sur certains phénomènes météo très localisés. La France dispose aussi de son réseau de bénévoles, passionnés de météorologie, qui élaborent eux aussi ce genre de carte.

Exemples de sites météo collaboratifs : Site Infoclimat http://www.infoclimat.fr/ – Site Météo Bretagne http://meteo-bretagne.fr

Si en matière d’aléa météorologique, la cartographie collaborative est déjà effective, il n’en est pas de même pour les autres aléas et surtout pour la cartographie de la vulnérabilité des territoires face aux risques majeurs. On peut cependant citer que les fonds de carte d’OpenStreetMap, libres de droits (contrairement à ceux de l’IGN), qui servent maintenant à un grand nombre de cartographies destinées à la prévention des risques majeurs (quelques unes de mes missions les ont utilisés).

Face à la masse de données disponibles, le concours des bénévoles et des associatifs dans la prévention des risques majeurs peut être d’une grande utilité. Voici plusieurs domaines d’application :

– Renforcement de la sécurité des Ecoles :

Une cartographie collaborative sur les établissements scolaires les plus exposés de France aux risques majeurs peut être dressée de manière collaborative. Une fois ces établissements les plus à risques identifiés sur un territoire, l’Etat et les acteurs de la prévention pourraient alors prioriser leurs actions de renforts en matière de Plans de mise en sureté, voir même de déplacer certains établissements scolaires des zones les plus dangereuses. Comme nous l’avons vu dans un article précédent sur la géocodage des cartes de Plans de prévention des risques – PPR (dont les cartographies de risques au format kml), l’œuvre entamée par le ministère de l’Ecologie dans ce domaine n’est pas aboutie, par manque de moyens et de coordination entre les différentes préfectures et le Ministère et rien ne dit malheureusement que cette situation va s’améliorer dans une proche avenir.

De fait, des bénévoles ou associatifs pourraient repérer dans leur région ces établissements sur les cartes de PPR scannées et disponibles sur les sites des préfectures et des DDTM. Ils pourraient ensuite reporter sur les cartographies en ligne leurs conclusions, soumises à approbation de la communauté.

Si des établissements sont à risques mais ne sont pas couverts par un PPR, des témoignages sur les événements passés peuvent aussi être reportés sur cette cartographie afin de mieux définir les risques des établissements scolaires. Cette logique de cartographie collaborative peut également s’appliquer pour d’autres établissements, quartiers ou infrastructures.

– Mémoire des catastrophes :

Plusieurs professionnels (journalistes ou communauté MSGU notamment) enregistrent en ligne les échanges de la population et des acteurs officiels sur les réseaux sociaux lors d’incidents ou de catastrophes. Il serait alors souhaitable de regrouper ces enregistrements sur des cartes collaboratives en ligne permettant aux acteurs de la prévention de pouvoir disposer de témoignages sur des événements passés de leur localité.

Dans un contexte différent, des initiatives intéressantes menées par les DDT(M), EPTB ou des collectivités locales peuvent être aussi mentionnées. Ainsi, un projet d’inventaire des repères de crues associant la population a été mis en ligne sur des sites internet d’autorités (http://www.eptb-rhone.fr/32-recensement-crues.htm).

Enfin, le site mémoire des catastrophes de l’IHMEC prévoit de faire appel à la contribution des internautes pour témoigner des sinistres qu’ils ont vécu et l’accès à ces témoignages se fait par l’intermédiaire d’une cartographie interactive. (http://memoiredescatastrophes.org/) .

Cependant, pour être réellement efficaces, tous ces outils doivent être connus de la population et donc intégrés dans les plans de communication et d’information préventive des autorités locales sous peine d’être sous-utilisés.

– Localisation des zones d’aléa :

Des communautés de passionnés, très au point techniquement, peuvent aussi s’emparer des outils de cartographie 2.0 afin de recenser les zones de carrières souterraines. Ce travail de recensement est utile pour la prévention des risques de mouvements de terrain par affaissements et effondrements liés à la présence de cavités souterraines susceptibles d’affecter les constructions en surface. Exemple : http://www.geonef.fr/page/Cartographie_collaborative_des_carri%C3%A8res_souterraines_%28Gigand,_2011%29

Tout est donc question de besoin, d’imagination et surtout de stratégie et de présence sur les médias sociaux pour mobiliser une communauté sur des objectifs de prévention. Ainsi, certains acteurs de la prévention qui communiquent de façon verticale sur les réseaux sociaux avec leurs abonnés auront plus de mal à créer une véritable communauté, mobilisable sur des projets collaboratifs dans le domaine de la cartographie appliquée à la prévention des risques majeurs.

Quels sont les outils de cartographie collaborative :

Les outils de cartographie collaborative sont nombreux et souvent pas plus compliqués à utiliser qu’une boîte email. Nous nous attacherons ici à montrer quelques outils gratuits facilement et directement utilisables par des personnes sans connaissances pointues en matière d’information géographique ou de technologie internet.

– GoogleMap, MapQuest ou Bing

Certainement les outils les plus connus et les plus simples à utiliser car en Français, il bénéficie d’une fonction de géolocalisation par adresse postale assez efficace comparée aux autres outils (mais qu’il convient de vérifier pour toute localisation nécessitant de la précision). Attention cependant, l’accès à cet outil est gratuit mais les données fournies peuvent être utilisées toutes fins utiles.  On comprendra dès lors que les services de l’Etat qui s’emparent de ces outils le font à toute connaissance de cause.

– Ushahidi

Egalement très simple à utiliser, cet outil permet de dresser des cartes collaboratives à partir de son interface web mais aussi d’emails, de tweets ou encore de SMS. La fonction d’envoi d’information sur une carte en ligne par voie de SMS rend cet outil particulièrement utile en matière de gestion de crise et donc en situation où les communications peuvent être dégradées ou quand les personnes n’ont pas accès à internet depuis leur téléphone mobile. Cet outil est préférentiellement utilisé pour mettre des rapports en ligne et peut être employé avec les fonds de cartes collaboratifs d’OpenStreetMap. Il est totalement libre de droit.

Nul besoin de posséder un serveur sur lequel installer Ushahidi, le site www.crowdmap.com permet de créer ses cartographies en ligne.

– OpenStreetMap

OpenStreetMap est un projet collaboratif qui a pour objectif de créer une cartographie libre et ouverte du globe en coordonnant le travail de volontaires aidés de GPS, d’images satellites ou aériennes ou intégrant des données géographiques publiques.

L’avantage de cette démarche réside dans le fait que toute production réalisée sur cette plateforme est automatiquement mise à disposition de tout citoyen du monde. Son format est ouvert si bien que les données créées peuvent être reprise par qui le souhaite, quelque soit ses objectifs.

Exemple de cartographie de zone inondable : http://pierzen.dev.openstreetmap.org/hot/openlayers/inondation-richelieu-2011.htm

Pour mettre la main à la patte d’Open Street Map, voici un tutoriel :

http://fr.flossmanuals.net/openstreetmap/ch005_votre-premiere-contribution

 

Conclusion :

Face à la quantité de données disponibles pour la prévention des risques ou la gestion de crise, les autorités doivent prioriser leurs actions au détriment d’autres problématiques qui peuvent être utiles. Les citoyens vont donc créer et s’emparer de certaines de ces données, notamment géographiques, pour être plus résilients face à une catastrophe majeure. Pour les y aider, le partage de l’information géographique d’urgence doit être intégré dans les plans d’actions (ORSEC, PCS, PPI…) et les projets de prévention. Si il ne l’est pas, la population réalisera cette cartographie d’elle-même car aucune contrainte technique ne l’y empêche mais cela se fera plus lentement, sans l’aide des acteurs régaliens qui pourtant la détienne ; cette inaction des autorités étant autant de freins à la résilience des populations.

Pour ceux qui décideraient d’utiliser ces outils en période critique, il est préférable de s’y entrainer avant, notamment sur des projets de prévention, afin d’être pleinement opérationnel et réactif en situation d’urgence.

La communauté MSGU (Médias sociaux en gestion d’urgence) présentera dans le premier trimestre 2013 quelques projets de cartographie collaborative pour la prévention des risques majeurs et la gestion de crises et urgences majeures. Retrouvez la sur Twitter en suivant le hashtag #msgu .

Pour aller plus loin :

– Blog sur l’utilisation d’Open Street Map :

http://fr.flossmanuals.net/openstreetmap/

– Pages de liens sur les outils et les communautés mondiales de carto 2.0 organisées autour de l’urgence

http://emergencyjournalism.net/maps/

Bonus : l’intérêt de la carte dès le plus jeune âge.

 

About the author

Cédric Moro

Auteur du blog www.i-resilience.fr

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4 Comments

  1. novembre 28, 2012

    Bravo pour ce post!
    Il sera intéressant de compléter l’article avec une approche des ressources en communication nécessaires et disponibles en période de catastrophe.
    Il doit certainement y avoir des différences entre Port-au-Prince et la Nouvelle-Orléans.
    Un autre point de prospective qui me semble pertinent concerne l’usage des smartphones pour la localisation des ressources et des besoins.
    Est-il déjà envisageable de parler de « cartographie collaborative » avec son téléphone ?

    Olivier

    • novembre 28, 2012

      Merci Olivier pour ta réaction positive !

      Les ressources en communication nécesssaires et disponibles en période de catastrophe, vaste sujet !
      Peut-être aurais-ju pu mettre cet outil en comparaison avec les outils traditionnels de la communication de catastrophe (radio, référent de quartier, SAIP pour l’alerte…) Peut-être aussi aurais-je pu citer les documents d’information préventive… Je pense que le site y fait référence ici : https://www.i-resilience.fr/2012/07/ces-grandes-villes-francaises-qui-cachent-leurs-risques-majeurs/ Il ya aussi les médias sociaux qui sont une source de premier plan sur les catastrophes. Peut-être pensais tu à autre chose ? Mais tel n’était pas le cadre de cet article mais plutôt une sensibilisation à la cartographie 2.0 en cas de catastrophes.

      La principale différence entre Ports aux Prince et la Nouvelle Orléans tient, que dans le premier cas, ce sont principalement les humanitaires et les étudiants de la diaspora haïtienne qui ont créé les carto 2.0 et dans le deuxième des citoyens du pays. Sinon, un outil qui revient régulièrement quelque soit le contexte est Ushahidi. Au Sénégal, c’est une jeune communauté OpenStreetMap vivant sur place qui a cartographié les zones inondables, sans compter qu’une stratégie sur les réseaux sociaux pour la réhabitalation des maisons et la solidarité avec les sinistrés a très bien fonctionné…

      Les smartphone ont entièrement leur rôle dans l’élaboration de cette cartographie. Les gens n’attendent pas forcément d’être devant leur PC/MAC pour poster et agrémenter la cartographie collaborative. Par exemple, avec Ushahidi, il est possible de poster des mini-rapports qui apparaissenet sur une carte en ligne collaborative en envoyant simplement un SMS.

      J’espère t’avoir en partie répondu. On pourrait en discuter de vive voix plus longuement la prochaine fois mais je suis heureux d’avoir une réaction sur le blog et pas seulement sur Twitter 🙂 Cela permet de faire avancer le contenu des articles.

      A bientôt

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